Expositions

Avec une sélection d'œuvres des collections des 3 FRAC du Grand Est

Après l’obtention de son diplôme à l’École Supérieure d’Art et de Design de Reims en 2018, Ouassila Arras s’est rapidement engagée dans une carrière artistique centrée sur la mémoire, l’identité et l’hybridité culturelle. L’artiste revendique ses origines franco-algériennes et explore dans son travail la fracture et la jonction entre ces deux territoires, sociétés et cultures. Par la collecte de témoignages, d’archives familiales, ainsi que par l’usage de matériaux simples et d’objets domestiques, elle donne forme à une mémoire fragmentée, marquée par l’exil, les silences, les traumatismes intergénérationnels et les tabous. À travers ses installations et ses œuvres, l’artiste met en lumière non seulement la multiplicité des mémoires, mais aussi leurs manques, les silences que recèlent les récits officiels, à la faveur d’un dialogue entre l’intime et le collectif, le visible et l’absent.
Ouassila Arras réinvestit dans cette œuvre le hayek ou haïk, tenue traditionnelle d’origine ottomane d’un usage particulièrement répandu en Algérie. Ce vêtement urbain et bourgeois, constitué d’un large voile blanc ou noir, tissé de soie et de laine, et accompagné d’une voilette en dentelle appelée djār, permettait aux femmes de passer d’un espace privé à un autre sans être vues. Tombé en désuétude à partir des années 2000, son port suscite aujourd’hui de nombreux débats : symbole à la fois d’une tradition marginalisée par le colonialisme et d’un mouvement d’affirmation identitaire, il est revendiqué par certain·es comme un élément du patrimoine vestimentaire national tandis que d’autres s’opposent à son retour. Le hayek fut également un outil de résistance pendant la guerre d’Algérie, permettant de dissimuler combattantes, messages, armes ou bombes dans les rues d’Algérie.
Ici, Ouassila Arras découpe le hayek en trente bandes identiques, auxquelles elle fixe de longs fils de laine, matière originelle de ce vêtement. Ces fragments sont ensuite déposés sur un velours bleu et placés dans des boîtes en métal rouillées. Le bleu évoque la Méditerranée, lieu de passage mais aussi de disparition : celle des récits étouffés entre deux rives ainsi que celle des identités qui se transforment et se perdent dans la migration. La présence de la rouille, provoquée ici par une réaction chimique, renvoie pour l’artiste à une mémoire qui s’effrite, altérée par le temps, comme un corps ou un récit qui s’amenuise au fil des transmissions. Elle fait également écho au sel de la mer qui sépare l’Algérie et la France, frontière où s’opèrent pertes et effacements.
Le tissage et le détissage occupent une place essentielle dans le travail de Ouassila Arras, comme en témoigne l’installationPhotos de famille (2018), constituée d’une accumulation de tapis dé-tissés par l’artiste. Il s’agit d’un geste autobiographique : sa mère travaillait dans une manufacture de tapis en Algérie avant d’émigrer en France. Mais ce geste est également symbolique : “détisser” permet d’accéder à ce qui se glisse entre les fils, de révéler les histoires tues, marginalisées ou oubliées. L’utilisation de la laine dans Hayek renforce ce lien entre matériau et mémoire. Le geste de découper et mettre en boîte le hayek répond enfin à la nature même du projet : la conception d’un multiple, qui amène l’artiste à fragmenter le vêtement pour en déployer de nouvelles formes de narration.
Bien que le hayek soit aujourd’hui une pièce politiquement débattue, l’artiste ne cherche pas à adopter un positionnement explicite. Elle agit plutôt comme témoin attentif, observant la manière dont les objets et les matières sont porteurs des récits souvent passés sous silence. Par ce travail, Ouassila Arras partage traditions et histoires, mémoires et résistances, en offrant des voix autres à écouter.
Elfie Creuze, 2026 – Notice rédigée dans le cadre de l’exposition Parfois revenir en arrière et avancer se confondent






