Julien CREUZET

1986, Le Blanc-Mesnil (FR)

Julien Creuzet est un artiste et poète franco-caribéen. Son œuvre lie sa double filiation dans des sculptures, des installations et des interventions textuelles toujours en écho à sa propre expérience de la diaspora et à sa relation à la Martinique qu’il désigne comme “le cœur de [son] imagination. Le travail de Creuzet, inspiré de la pensée des écrivains martiniquais Aimé Césaire et Édouard Glissant sur la créolisation et la migration, se développe autour des tensions entre les histoires des Caraïbes et l’actualité en Occident. En opposition aux récits globaux, son œuvre transforme l’espace d’exposition en paysage où se tissent des histoires douloureuses, personnelles et universelles, qui vont et viennent comme la houle atlantique qu’il chérit tant. Son travail devient ainsi un ensemble archipélique, fragmenté et traversé d’une multiplicité d’identités.

Conçues notamment en réponse aux deux cyclones − Irma et Maria − qui ont ravagé les Antilles en 2017, la pièce sonore Poème en entier, le son de la houle sous la pluie et l’installation Poème en entier, vais-je oser le dire, hier on m’a traité de négro de service, viennent ici composer une seule et même oeuvre hybride.

L’installation, formée d’un tapis tissé dans du plastique fabriqué en Chine et orné de motifs africains, est découpée en nattes et effilochée aux extrémités. Des panneaux de bois peints en orange, gravés de l’inscription énigmatique “NEGRO-AZUL”, complètent la pièce. Juxtaposées aux planches de bois, deux haut-parleurs diffusent en boucle la voix lancinante de l’artiste-conteur, accompagnée d’une musique scandant ses mots. Au premier abord hermétique, le poème récité se donne peu à peu à entendre comme un mantra mêlant français et créole, poésie et politique, petite et grande histoire. Par sa cadence et sa répétition, il prolonge les formes de l’installation.

Du dialogue entre le poème et l’installation naît une dynamique de circulation, de passage, qui traverse aussi bien la parole que les matériaux. Cette logique de flux est redoublée par la présence de l’eau, déjà annoncée dans le titre. Elle irrigue les interprétations possibles de l’installation et invite, par sa polysémie − à la fois lieu de passage et métaphore des flux humains et culturels − à réfléchir aux rapports entre la France et ses outre-mers. L’installation peut alors être perçue comme une forme échouée, dont l’interprétation oscille entre radeau, mangrove, canne à sucre mutilée et archipel.

Le croisement de poèmes franco-antillais, de plastique chinois, de panneaux de bois industriels importés et de motifs africains révèle, dans une perspective postcoloniale, l’absurdité d’une économie mondialisée, marquée par des catastrophes écologiques et humaines. L’inscription “NEGRO-AZUL” prend alors tout son sens : issue d’une insulte raciste adressée à l’artiste, elle est réinvestie comme un symbole de la persistance des hiérarchies raciales, héritées de l’esclavage et de la colonisation.

Ainsi, l’œuvre de Julien Creuzet se dévoile comme une poésie archipélagique : les spectateur·ices se perdent et se retrouvent dans les histoires d’acculturation, de déplacements et de réappropriation des identités.

Paul Seitz, 2026 – Notice rédigée dans le cadre de l’exposition Parfois revenir en arrière et avancer se confondent

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