
Avec une sélection d'œuvres des collections des 3 FRAC du Grand Est
Chez Josèfa Ntjam, les mondes se superposent et s’hybrident. Poétesse autant que sculptrice, performeuse, réalisatrice, ou bien encore musicienne, elle articule mythologie, biologie et physique quantique pour produire de nouveaux récits de résistance et se réapproprier l’Histoire dominante. Ses œuvres, faites d’images scannées, de voix et de mots, d’archives familiales et de fragments numériques, composent des associations où la mémoire devient matière. “Le photomontage, dit-elle, me permet de lutter contre une compréhension linéaire de l’histoire, et à travers la superposition d’images de créer un réseau, une imagination rhizomatique de l’histoire”1. Héritière des luttes d’indépendance, des pensées de l’Afro-futurisme et des imaginaires de l’Afrique centrale et de l’Ouest, Josèfa Ntjam bâtit des espaces où l’Histoire se réécrit, en convoquant à la fois technologie et savoirs ancestraux.
Dans Articles Indéfinis de la série Sous la mangrove créée pour la 15e Biennale de Lyon (2019), un photomontage foisonnant, marqué par l’usage de couleurs saturées et non naturalistes s’étend sur une toile en soie. L’artiste y juxtapose des références sculpturales issues d’Afrique centrale, d’Afrique de l’Ouest et de l’Égypte ancienne, hybridées dans une constellation d’objets et d’images : architecture antique, cadre baroque, planètes, antenne spatiale ou créatures marines se croisent dans un espace sans échelle ni perspective.
Josèfa Ntjam orchestre une composition dense dans laquelle se mêlent images, textures et fragments symboliques. En procédant par superposition et collision d’images, l’artiste propose un univers visuel où le temps et les géographies se confondent. Ces associations improbables abolissent toute hiérarchie entre les formes et proposent une relecture sensible des représentations héritées de l’Histoire. L’artiste écrit à propos de la série : “De nouveaux langages sont inventés, embrassant les dissonances, les antagonismes, les colères et les révoltes dans une tentative de trouver des espaces communs où chacun a une voix et une oreille pour écouter celle des autres”2.
À travers ce tissage d’iconographies hétéroclites, Josèfa Ntjam compose une cartographie imaginaire, à la fois cosmique et terrestre, révélant les circulations plurielles des cultures et des récits. L’impression sur soie, support souple et translucide, accentue la dimension mouvante et presque organique de l’ensemble. Cette fluidité est l’évocation d’un monde en perpétuelle mutation, l’espace intermédiaire, à la fois mémoire et projection, d’un nouveau récit.
Elfie Creuze, 2026 – Notice rédigée dans le cadre de l’exposition Parfois revenir en arrière et avancer se confondent
1Zoé Terouinard, “Dans sa dernière série, Josèfa Ntjam envoie valser les forces coloniales”, Fisheye Immersive, 8 janvier 2025
2Josèfa Ntjam, Sous la mangrove, Portfolio (Traduit de l’anglais) Original : “New languages are invented; embracing dissonances, antagonisms, angers and revolts in an attempt to find common spaces where everyone has a voice and an ear to hear that of others.” https://ntjamjosefa.com
Josèfa Ntjam est diplômée de l’ENSA Bourges et de l’ENSAPC Paris-Cergy. Sa démarche se nourrit de champs multiples comme la biologie, le rap, le théâtre, la poésie et la science-fiction. Elle pratique la musique avant d’intégrer les Beaux-Arts et use du son, du rythme et de la voix aujourd’hui encore, à l’instar de son attachement à Sun Ra, compositeur et pianiste de jazz américain. Membre du collectif Black(s) to the future, Josèfa Ntjam se réfère à l’afro-futurisme, courant de pensée poétique et politique en constante redéfinition depuis son apparition à la fin du XXe siècle sous la plume de l’universitaire américain Mark Dery qui décrypte l’avènement de la diaspora africaine américaine par le prisme de l’évolution technologique. Pour l’artiste : « L’afro-futurisme, c’est le collage, le sample et l’augmentation. On peut parler de créolisation, cela relève de l’hybridation ». De la culture populaire à la théorie critique, elle déploie un large panorama de pratiques alliant dessin, installation, vidéo et performance. Ses procédés de montage permettent de créer de nouveaux récits alter-futuristes.
Elise Girardot






