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© Adagp, Paris
Photographie : Visuel fourni par la galerie
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Myriam Mihindou est une artiste voyageuse et nomade dont l’œuvre explore les identités, les spiritualités et les mémoires – collectives et individuelles – traumatisées par les systèmes coloniaux. À travers une pratique pluridisciplinaire qui engage son corps, elle cherche à créer des espaces propices à l’émergence de nouveaux récits. Depuis 2006, l’artiste développe une série intitulée Langues Secouées – dont fait partie Le jardin est un sol d’utopie – qui vise à “décoloniser” la langue française. Elle y étudie les mots, leur sens, leur sonorité et leur étymologie, afin de donner à voir et à entendre le caractère profondément excluant et la violence symbolique du langage, dans une démarche de soin et de réparation.
Sur une feuille blanche, Myriam Mihindou compose un jardin fait de fils de cuivre, de fragments de papier et de résine d’okoumé. Le cuivre forme parfois des lettres difficiles à déchiffrer ; à d’autres endroits, il entoure des rouleaux de papier sur lesquels sont inscrites des définitions de mots en ancien français. Au centre de la composition, la résine d’okoumé, extraite d’un arbre du Gabon, forme un quadrillage de taches brunes. Cet arbre n’a pas été choisi au hasard : selon l’artiste, l’okoumé possède le pouvoir de circuler entre le monde des vivants et celui des morts. Ainsi, cet arbre sacré permettrait d’ouvrir la voie vers d’autres espaces. La résine représente son sang et symbolise le renouvellement et la guérison. Le cuivre, quant à lui, que les Dogons du Mali associent à l’eau et la parole, est choisi pour ses propriétés conductrices et ses vertus énergétiques.
Si le cuivre et l’okoumé, ressources naturelles soumises à une extraction massive par l’Occident, désignent les structures persistantes de la colonialité, leur usage par l’artiste est également lié à leurs puissantes propriétés médicinales. L’énergie qui en émane – lorsque Myriam Mihindou les manipule – lui permet à la fois de se soigner et de faire circuler le langage autrement, comme une matière vivante.
Les mots écrits par l’artiste sur les papiers enroulés apparaissent selon des protocoles ritualisés, connus d’elle seule et qui sont le fondement de sa pratique. Comme des fragments de discours qui échapperaient à une compréhension immédiate, ces mots sont illisibles et nous restent inaccessibles. Par ce geste d’écriture, l’artiste renvoie au discrédit de l’oralité et aux blessures d’une langue modifiée. En rendant leur épaisseur et leur histoire aux mots, l’œuvre réactive le langage et le libère de sa fonction de domination.
Ce jardin métaphorique devient un espace d’utopie où les mots résistent. Pour Myriam Mihindou, c’est un lieu immatériel de connexion entre les corps, les esprits, les animaux et les végétaux, un sol d’utopie où les mots, les gestes et les mémoires circulent et interagissent. C’est un endroit à part, où l’on lutte, où l’on apprend et où l’on rêve. C’est un sol qui nourrit, que l’on cultive et que l’on travaille, un sol qui nous relie à la terre. Ce jardin se transforme ainsi en une source de récits et d’histoires, un espace de réparation où le corps peut guérir.
Lina Chtourou, 2026 – Notice rédigée dans le cadre de l’exposition Parfois revenir en arrière et avancer se confondent
Myriam Mihindou dit de ses oeuvres graphiques qu’elle est préoccupée par les chocs et les blessures des langues et de leur évolution. Elle s’attache à identifier les mécanismes d’une langue et son étymologie. Elle examine les racines du langage, les systèmes de présentation, de transmission et la présence du langage dans l’inconscient, dans la mémoire de l’individu et dans la conscience collective du langage. Elle s’intéresse en particulier à l’impact des traumatismes coloniaux et postcoloniaux, en termes de changements linguistiques qu’ils ont provoqués, dans les pays des anciennes colonies françaises d’Afrique. Ses œuvres visualisent les traces et les retraits de rituels, de processus chamaniques, de phases de doute, de disparition, d’oubli, de mort. Ils sont la recherche de la guérison et de la réparation des pertes, des destructions, des traumatismes et des blessures.
Elisabeth Vedrenne












